Le yiddish
est la principale langue utilisée au cours du dernier millénaire par
les Juifs ashkenazes, c'est-à-dire les groupes juifs établis en
Allemagne et en France depuis le temps de Charlemagne, en Bohême, en
Pologne, en Lituanie, en Ukraine et dans d'autres contrées de l'Europe
orientale à partir du XIIIème siècle, ou en Hollande et en Italie du
Nord au XVIème et au XVIIème siècle. C'est aussi la langue des
nouvelles communautés ashkénazes dans le monde entier depuis que les
migrations des Juifs d'Europe orientale les conduisirent notamment en
Europe occidentale, en Amérique du Nord et du Sud, puis en Israël, à
partir de la seconde moitié du XIXème siècle.
Le
yiddish a fait l'objet de plusieurs appellations en différentes langues
et dans la bouche de divers groupes de Juifs. Des textes anciens le
nomment taytsh ("allemand") ou déjà yiddish ("juif"). De vieilles sources rabbiniques en hébreu parlent de "langue d'Ashkénaz", c'est-à-dire langue d'Allemagne. Ivretaytsh
désigne le langage archaïque employé pour traduire des textes
religieux.Les scientifiques ont souvent employé la dénomination
"judéo-allemand", parallèlement à "judéo-espagnol" etc. Ces expressions
rendant mal compte de la spécificité des langues juives, les linguistes
leur ont progressivement préféré yiddish, judezmo, etc.
De
toutes les langues juives, le yiddish est celle qui a connu la plus
large expansion géographique ; aucune autre n'a été parlée par un
nombre aussi important de personnes, en valeur absolue ou relative :
onze millions (soit les deux tiers de la population juive dans le monde
à la veille de la Seconde Guerre mondiale). C'est aussi la seule langue
juive, hormis l'hébreu, qui ait atteint un tel degré de développement,
puisqu'elle permet d'exprimer tous les contenus du style de vie et de
pensée traditionnels, mais aussi de véhiculer le discours politique,
scientifique ou littéraire des temps modernes. Au cours du dernier
demi-siècle, plusieurs facteurs contribuèrent à affaiblir la position
du yiddish. Le génocide perpétré par les nazis pendant la Seconde
Guerre mondiale a anéanti plus de la moitié des populations qui le
parlaient, et bouleversé pour les survivants les conditions de
transmission. L'assimilation linguistique - largement volontaire, mais
aussi encouragée,voire forcée dans certains pays - en a éloigné les
générations juives nées après la guerre. Néanmoins, le yiddish est
toujours transmis en tant que langue maternelle au sein de certaines
communautés, notamment en Amérique du Nord et en Israël, et il demeure
très répandu, comme deuxième langue, parmi les Ashkénazes de tous les
pays.
Fusion et différenciation
La
vie juive traditionnelle, axée sur l'application des préceptes
religieux, constitue un système culturel spécifique, complet et
cohérent, qui ne saurait fonctionner en utilisant telle quelle une
langue d'emprunt. L'hébreu ayant perdu son caractère de langage parlé
dès avant l'ère chrétienne, d'autres langues juives, nées de sa fusion
partielle avec celles des populations avoisinantes, l'ont remplacé dans
cette fonction. La première fut le judéo-araméen, qui rejoignit plus
tard l'hébreu comme langue réservée aux études, à la liturgie et à
l'écrit en général. Par la suite, l'origine de toute langue juive peut
être schématiquement décrite comme le résultat de la fusion de trois
sortes de matériaux :
a) des éléments de l'hébréo-araméen toujours vivant dans les domaines cités ci-dessus ;
b) des éléments de la langue (ou des langues) des populations environnante ;
c) des vestiges d'un parler juif antérieur, apporté depuis d'autres pays au fil des migrations.
Dans
le cas du yiddish, qui apparaît vers le XIème siècle dans les
communautés juives de la Rhénanie, la composante (b) est représentée
d'abord par différents dialectes allemands au Moyen-Age et, plus tard,
avec le déplacement vers l'est du centre de gravité des Ashkénazes, par
les langues slaves, notamment le polonais, l'ukrainien et le
biélorusse. Dans la composante (c) entrent pour l'essentiel deux
langues judéo-romanes, l'une à base de français, l'autre à base
d'italien. Pendant le siècle dernier, le yiddish a également assimilé
beaucoup du vocabulaire dit "international", surtout composé de mots
néo-grecs ou néo-latins couramment employés dans la terminologie
politique, technologique ou scientifique.
La
fusion de ces composantes est un processus long et complexe, qui
implique des opérations de sélection sur le patrimoine des langues
sources et des changements concernant tous les aspects du yiddish,
qu'ils soient d'ordre phonétique, sémantique, morphologique ou
syntaxique. Ainsi, tous les mots des langues sources ne sont pas
nécessairement familiers au groupe juif où le yiddish est en train de
se former. Au sein même du vocabulaire connu, certains mots sont
inutiles et d'autres rejetés à cause, par exemple, de leur forte
connotation chrétienne.
Le
traitement phonétique du vocabulaire adopté est semblable pour toutes
les composantes : qu'elle figure dans un mot provenant du moyen-haut
allemand, de l'hébreu ou du slave, chaque voyelle subit toujours la
même évolution. Le changement sémantique affecte la plus grande partie
du vocabulaire emprunté aux langues sources, mais est particulièrement
frappant dans les très nombreuses expressions concernant des aspects de
la vie traditionnelle : praven tish (un mot d'origine slave et
un autre d'origine allemande; la signification littérale en est
"célébrer table") désigne en fait le comportement du rabbi hassidique
lorsqu'il dispense son enseignement; tsholnt (d'origine
française ancienne, "chaud") nomme un plat sabbatique préparé dès la
veille pour tenir compte de l'interdiction d'allumer le feu le jour de
repos.
Le
trait le plus typique de la fusion opérée en yiddish se trouve dans la
flexion verbale ou nominale qui s'applique indistinctement aux
différents mots, quelle qu'en soit l'origine : des racines
étymologiquement hébraïques ou slaves se conjuguent à l'aide de
désinences d'origine germanique ; des noms de souche romane ou
allemande ajoutent au pluriel des suffixes de forme hébraïque.
Toujours
sur le plan grammatical et morphologique, on remarque de nombreux mots
empruntés à l'hébreu qui ont changé de genre et parfois aussi de forme
plurielle : shabes ("sabbat") devient masculin et prend la forme shabosim au pluriel; mikve ("bain rituel") et matbeye
("pièce de monnaie"), deviennent féminins. Le yiddish ayant conservé
les trois genres grammaticaux de l'allemand pour les noms, beaucoup de
mots venus de l'hébreu, où il n'y a que deux genres, se sont vu imposer
le neutre.
Par ailleurs on trouve en yiddish des mots qu'on cherchera en vain dans les langues desquelles ils semblent empruntés: khaleshn
("s'évanouir") procède clairement de la racine hébraïque signifiant
"faible, faiblesse", mais son sens yiddish semble inspiré par un ancien
verbe allemand aujourd'hui disparu ; l'allemand a donné au yiddish le
nom kenig ("roi"), mais c'est sur le modèle hébreu qu'on a créé un verbe kenign ("régner"); unterzogn
("souffler des mots à quelqu'un") a ce sens en yiddish grâce à deux
éléments germaniques qui ont été unis selon le modèle d'un verbe slave.
En
ce qui concerne la syntaxe, le yiddish, tout en demeurant proche de la
phrase allemande, a beaucoup réduit la distance qui existe entre le nom
et ses déterminants comme entre les parties de la phrase verbale.
Contrairement
à une idée répandue, le yiddish n'est donc pas le résultat de
l'addition d'un certain nombre de composantes linguistiques, mais le
produit de leur fusion, imprévisible à partir de la seule connaissance
des langues sources. Cela rend incertains les calculs qu'on fait sur la
part qui correspond à chacune d'elles. Cette réserve énoncée, on peut
parler d'environ 70 à 80 % d'éléments d'origine allemande, de 15 à 25 %
d'origine hébraïque et de 5 à 10 % d'origine slave.
7Rôle par rapport à l'hébreu
Une
autre idée reçue veut que le yiddish et les autres langues juives
post-talmudiques n'aient servi dans la société juive traditionnelle que
pour les besoins de la vie quotidienne, tandis que la sphère religieuse
aurait été réservée à l'hébreu-araméen.
Sans
disputer à l'hébreu son statut de langue sacrée, le yiddish a sa place
dans le domaine des études et de la liturgie. La lecture biblique ou
talmudique se pratique certes dans le texte, mais les commentaires
oraux, les discussions, les exposés savants et parfois même certaines
prières, surtout parmi les femmes, se font en yiddish. Parallèlement,
l'hébreu sert aussi à rédiger les documents civils et commerciaux, des
correspondances privées, etc. La seule distinction valable est donc
celle qui sépare l'hébreu, langue exclusivement écrite, du yiddish,
langue parlée et écrite.
La
religion n'est pas non plus le domaine réservé de la composante
hébréo-araméenne du yiddish. Celle-ci y est certes majoritaire, mais
non point hégémonique ; et par ailleurs, les mots d'origine hébraïque
ne sont pas absents des autres régistres de la langue, y compris le
vulgaire et le scatologique.
Evolution historique
A
l'instar des autres langues juives, le yiddish s'écrit avec les
caractères de l'alphabet hébreu. La plupart des mots d'origine
hébréo-araméenne gardent leur orthographe traditionnelle ; pour tous
les autres, la correspondance entre lettres et sons est presque
parfaite. La norme actuelle, élaborée en 1936, laisse subsister
quelques variantes.
L'absence
ou la rareté de textes yiddish des premières époques (le premier
témoignage écrit date de 1272) constitue une difficulté majeure pour
l'étude de l'histoire de la langue. L'idée que l'on s'en fait pour les
premiers trois siècles repose largement sur des témoignages indirects,
des inférences et déductions accomplies à partir de ce que l'on connaît
des langues sources, ou encore sur des reconstructions faites à partir
du yiddish parlé moderne. Le schéma historique généralement accepté
partage l'évolution de la langue en quatre périodes : jusqu'en 1250, on
parle de "proto-yiddish" pour désigner l'époque antérieure à la prise
de contact avec les langues slaves. Les mécanismes de fusion commencent
à jouer. Dans la période du yiddish ancien (1250-1500) ont lieu, en
Bohême et en Pologne, les premières rencontres avec les langues slaves.
Une littérature naît (poésie, traductions de la Bible), dans laquelle
on observe une relative uniformité linguistique. A l'époque du yiddish
moyen (1500-1700) se produit la différenciation entre le vieux tronc
occidental de la langue et les nouveaux dialectes dans l'aire slave.
C'est le déclin du yiddish à l'ouest qui caractérise le début de la
période moderne vers 1700. Les Juifs d'Allemagne, attirés par
l'idéologie rationaliste et assimilationniste, adoptent volontiers la
langue du pays. Plus à l'est, à la même époque, l'importance du yiddish
s'accroît. Dans l'usage écrit, une nouvelle norme, mieux adaptée à
l'évolution de la langue, se généralise vers 1820. L'épanouissement de
la littérature et de la presse contribuera puissamment, au XIXème
siècle, à enrichir le vocabulaire et les possibilités d'expression,
mouvement accentué par le développement d'une idéologie dite
yiddishiste qui inspirera, dès avant la Première Guerre mondiale, une
production linguistique normative et un système scolaire.
Dans
le yiddish parlé actuel coexistent plusieurs dialectes liés à l'origine
géographique des locuteurs. Le groupe des dialectes du Nord (Lituanie,
Biélorussie) diffère de celui du Sud (Pologne, Volynie, Ukraine, etc.)
essentiellement par le système vocalique. Pour l'enseignement, on a
généralement adopté une norme de prononciation fondée sur le yiddish du
Nord, tandis que le théâtre employait le dialecte de Volynie. |